Bibliographie

Extraits d'oeuvres publiées

Race des hommes (1937)

De nombreux poèmes de ce recueil paru en 1937 chez Gallimard ont fait l'objet de publications dans des revues. Le choix définitif des textes fut établi selon les conseils de Jean Paulhan. Il obtint en 1938 le premier prix Mallarmé. A cette époque, Audiberti travaillait comme journaliste au reportage des faits divers de la banlieue parisienne L'expérience bouleversante d'une réalité parfois sordide intensifia une sensibilité déjà exceptionnelle et vint nourrir une partie de l'inspiration du livre. A côté de longues suites de vers à la rime riche dans l'esprit du précédent recueil, on trouve des poèmes plus populaires. Audiberti use d'un vocabulaire parfois rare, d'une syntaxe torturée, autant de facteurs concourant à un hermétisme contrôlé par le rythme. Mais il lui arrive de laisser aller son discours dans les registres d'une expression tout à fait limpide.


Si je meurs

Si je meurs, qu'aille ma veuve
à Javel près de Citron.
Dans un bistrot elle y trouve,
à l'enseigne du Beau Brun,
Trois musicos de fortune
qui lui joueront -- mi,ré,mi --
l'air de la petite Tane
qui m'aurait peut-être aimé
puisqu'elle n'offrait qu'une ombre
sur le rail des violons.
Mon épouse, ô ma novembre,
sous terre les jours sont lents.

Parnasse

Mon train filait avec cette allure qu'il prend
pour fuir, nocturne, l'heure où grouille le parent.
Il traversait une forêt. Contre les baies
elle appendait un bloc de cimes recourbées,
tapisserie obscure aux dévidoirs profonds.
Quoique ganache en cerfs, sentiers, cèpes et fonts,
moi, pourtant, je savais, à trois jours de la voie,
un arbre, que jamais pour de bon je ne voie !
Il porte, sur son tronc funèbre, un chapelet
de masques ciselés à coups de pistolet
par le nègre en rupture et le bûcheron ivre.
Je me rendai pour rapporter, car il faut vivre,
à Melun, qui n'est pas un lieu phénoménal.
Là, sous une muraille, au bord de tel canal,
quelque chose s'était passé, mais quoi ? La veille
plutôt que dépouiller la presse, humble merveille,
j'avais, fruit sec du rêve et du nombre, établi
combien de tomes lus peut supporter mon lit
sans crouler aux lamas qui bêlent sous son ventre.
J'arrivai dans Melun où, tout de suite, m'entre
la ronce du mystère éclos dans tous les creux.

Race des hommes, 1937, Rééd. Poésie/Gallimard 1968, page 22

Martyrs

Qui frappe ? Encore les voisins,
le cinéma, les bons apôtres...
Tirez-vous donc, bande d'oursins !
Elle avait mes yeux, pas les vôtres.
Vous n'allez pas m'expliquer, vous,
le goût de soleil de sa bouche,
ses pauvres bras, ses cheveux fous.
Un trésor, c'est pour qu'on y touche.
Nous, la zone, ne possédons
pour tout charme et toute rapaille,
que le regard de nos lardons,
leur odeur de sucre et de paille.
D'abord, et d'une, on m'acquitta.
Laissez cette bon Dieu de porte !
Ils savent bien, ceux de l'Etat,
qu'il faut à tout prix que ça sorte,
et que ça pète quelque part,
même sur le dos d'un moustique.
Le populaire désespoir
rejoint la haute politique.
[...]
«Clic. Clac. Clic. Clac. Comme une abeille
«le fouet pi... que le cheval...
«Zut ! J'ai renversé la bouteille.
«Maman ! Ne me fais pas de mal !
«Tu vas encor te mettre en nage.
«Aï ! Maman, ne m'esquinte pas.
«Qui t'aidera pour le ménage
«Au revoir !. Embrasse papa...»
Va-t-en ! Va-t-en ! Fumier ! Salope !
Crève encor un coup si tu peux !
Tu me fouilles... Tu m'enveloppe...
les enfants, ce que c'est pompeux !
Comment veux-tu que je supporte
ton nez, tes dents comme du riz,
vingt kilos de lumière morte,
toi, méchante, qui me souris.
Il n'est pas un homme, ni même
quelqu'un de plus qu'un homme, qui
reçut un plus lourd diadème
que moi Zoé, sentier Blanqui.
Sous ma robe de pourpre immonde,
mon voile d'or sinistre à voir,
je suis la reine de ce monde.
Je suis la peine sans espoir.

Race des hommes, 1937, Rééd. Poésie/Gallimard 1968, page 186 et suivant

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