Bibliographie

Extraits d'oeuvres publiées

Les jardins et les fleuves (1954)

Paris fut un des premiers sujets d'étude d'Audiberti.  Journaliste au Petit Parisien, il eut un regard aigu sur la vie de ce Paris d'avant-guerre où la misère des quartiers pauvres lui offrit une matière renouvelée chaque jour.  Le jeune garçon d'Antibes , habitué au soleil  qui embellit tout, où le pain et le poisson ne manquaient pas vraiment, fut frappé par ce Paris interlope.  Ses romans plus particulièrement, sont empreints de ce Paris, ville-lumière d'un côté mais ville-bidon souvent.


... Rue de Turbigo, rue du Cygne, au croisement, des hommes, la nuit, déchargeaient des pommes de terre. La lumière électrique, comme une vaseline noirâtre et brouillée, réunissait les maisons, les bananes, les hommes coulants, les femmes gluantes, les bœufs, les grondins, les oranges, dans un labeur mou, têtu, sans gloire, dans du noirâtre. Même les oranges, étaient noirâtres, moralement. Son pied glissait sur une feuille humide. Il était aux Halles. Les caisses, les fruits, les choux-fleurs montaient sur le trottoir. A qui, pour travailler, fallait-il s'adresser ?  Les camions s'avançaient, chaque geste tombait juste comme ça.  Jamais, sans doute, on ne reverrait exactement les mêmes têtes, la même seconde, au même endroit. Toutefois, dans l'ensemble, chaque nuit ressemblait aux autres nuits, les femmes, les poissons morts, les choux-fleurs, les hommes aux figures rouges, dans des blouses grises, les veaux sans tête, avec les côtes sciées, que les bouchers portent sur le dos de telle manière que la queue du veau pend exactement à l'endroit de la leur, si l'humanité avait une queue, les endives, les mandataires. C'était aux mandataires, probablement, qu'il fallait s'adresser, pour décharger les pommes de terre, mais ce n'était pas facile, de les aborder, de leur parler. Ils voulaient travailler aux Halles, pour ne pas mourir de faim, certes, mais, aussi, un peu, pour avoir, un jour, le droit de dire qu'ils avaient travaillé aux Halles...

...Partout les prostituées grouillaient, punaises par chapelet dans la fente des maisons collées ensemble par une noirâtre vaseline durcie. Dans un café, rue du Cygne, il y en avait une. Elle écrivait. Elle se servait, pour écrire, des lettres de l'alphabet, comme Alain Ghoddhe. Elle avait un chandail vert pomme, une jupe noire, des talons aiguille, des jambes de jeune fille, des cheveux en broussaille blonde et verte, comme une gélatine fourmillante qui serait là pour faire vibrer l'acuité ciselée du profil raffiné tracé d'un seul coup d'ongle tranchant....

...Les marchands de vins , qui vendaient du bois étaient, à Paris, les derniers îlots du pittoresque national. Ces hommes, le plus souvent, venaient du Cantal, de la Lozère, de l'Aveyron. Ils n'avaient jamais entendu parler des manières qui changeaient, les femmes en pantalons, la langue américaine grognant de toute part sa morve de crapaud. Peut-être aussi, ces pantalons, les avaient-ils déjà vus, du temps de Gavarni... Ils étaient les indigènes gaulois, les Hindous du pays, les compères de ces « types du cru » que le touriste s'emploie à découvrir dans les souks, les toucouls, les douars, les oasis. La moustache noire, la casquette enfoncée, ils avaient par-dessus quelque tricot, une veste de lustrine, des caleçons longs, des pantalons de velours maigre, des souliers rigides plutôt de bois que de cuir. Tel était le  bougnat Doublediaize, rue Servandoni.

Sa resserre, à côté du débit, n'était qu'une fente noire, dans le tronc de la maison, une « émousse » d'où, pourtant, cinquante kilos par cinquante kilos, il tirait les bûches cylindriques. Le commis les hissait ensuite, sur son dos, dans les maisons, rue Garancière, rue Férou, au moyen d'un appareil de portage, le crochet, qui datait de Louis le Gros. Dans le débit, quand on venait commander le bois, on voyait, en face du comptoir, une carte de France, autrefois livrée en prime par la maison Byrrh.

Haut de page